Appel à communications – « Violences inscrites. Saisir les violences par leurs traces de l’Antiquité à nos jours », Amiens

Partant du constat de la difficulté de définir la violence au présent, lorsqu’elle se produit, ce colloque se propose de la saisir a posteriori, dans ses traces, par l’appréhension des marques qu’elle laisse et de leurs conséquences. En effet la violence est fondamentalement génératrice de traces. Traces que l’on peut souhaiter effacer, qui disparaîtront par le simple passage du temps, que l’on veut au contraire faire perdurer, voire qui perdurent parfois malgré nous. « Une trace ineffaçable n’est pas une tracei », écrit Jacques Derrida dans L’Écriture et la Différence, soulignant ainsi le caractère potentiellement éphémère, transitoire, mouvant des « traces » laissées par les événements. Face à ce risque d’oublier la violence, la nécessité peut s’imposer de l’inscrire pour en garder la trace et l’interroger.

La violence est un « paradigme polysémiqueii », une notion qui dépasse les bornes disciplinaires, et ne se limite ni au fait guerrier ni à ses manifestations physiques. La violence peut être entre autres militaire, politique, sociale, verbale, physique, ou symbolique, et elle peut s’exercer sur les corps, les biens, les paysages, les esprits… Les guerres sont par excellence le théâtre de violences, et constituent en tout cas une situation favorable au surgissement de différentes formes de violencesiii. Toutes les manifestations de la violence ont néanmoins en commun de s’inscrire dans une relation dialectique, avec l’affrontement de deux acteurs pouvant chacun laisser ses propres traces de la violence mise en œuvre. Le plus souvent, cette violence apparaît donc comme volontaire, car motivée. Elle peut être la manifestation d’un affrontement, d’un différend, d’un conflit préexistant, ou en être la cause (vengeance, vendetta, réplique). La violence ne s’inscrit pas toujours dans un rapport de force équilibré. Lorsque la société l’exerce sur un individu ou un groupe d’individus, elle devient alors stigmatisation, les êtres portant sur eux-mêmes la marque de la violence subie.

Si l’acteur qui exerce la violence peut laisser une trace directe (altérant ainsi l’objet, le corps, l’esprit, la nation, … sur lesquels la violence s’exerce), celui qui la subit peut également décider de produire une trace seconde témoignant de l’expérience vécue. L’acte violent et sa trace peuvent enfin coïncider en un même événement : dans le cadre de violences verbales, le discours est à la fois trace de la violence et violence elle-même. L’inscription de ces traces peut être volontaire – fruit d’une démarche d’écriture, de commémoration, de témoignage – ou peut être générée par l’événement lui-même, au détriment des acteurs. L’inscription est avant tout une écriture, guidée par l’idée de conservation, de survivance matérielle de la violence subie et/ou exercée. Mais elle peut prendre des formes multiples.

Il s’agira donc de s’intéresser à la spécificité de chacun des supports de cette inscription (romans, témoignages, poèmes, libelles et imprimés, théâtre, gravures, ossements, paysages, documents d’archives, photographies, peinture, vidéo, monuments, corps, langue, mémoire, psyché…).  La question porte alors sur l’accueil que l’on réserve à ces traces : veut-on les préserver ? par quels moyens ? pour quelles raisons ? quel est l’effet produit par ces traces, en particulier lorsque celles-ci portent atteinte à l’intégrité d’un corps, d’un bien, d’un paysage ? La trace étant par essence effaçable, qu’en est-il des traces effacées ? que dire alors de la violence de cet effacement ? qu’en est-il des traces restaurées ? La trace peut au contraire être exhibée, mise en récit, instrumentalisée, esthétisée, glorifiée jusqu’à en être positivement connotée : pensons à la Passion du Christ, modèle du processus chrétien de rédemption, où la douleur devient salvatrice.

Cette pluralité inhérente à l’idée d’inscriptions de la violence nous pousse à nous interroger sur la réception de ces traces : quelles traces sont légitimes, à quels moments de l’Histoire ? quelle place laisse-t-on alors au devoir de mémoire ? Pensons par exemple au débat concernant le récit des camps de la mort, et la dualité entre témoignage et fiction, le premier légitimé par les survivants, l’autre rejetée car jugée impropre à produire un récit fiable et respectueux de la violence subie (Primo Levi, Jorge Semprun). On pourra s’interroger sur l’évolution de ces débats dans le temps amenant à la fin du XXème à la relégitimation de la fiction (Tatiana de Rosnay, Steven Spielberg). Le processus de légitimation de certaines traces peut être alors porteur de violences symboliques, ou vécu comme tel, amenant ainsi à un questionnement de certaines notions, telles que le devoir de mémoire.

Une réflexion pourra être entamée sur la place laissée à l’expression d’une violence fictive, cherchant à penser la violence et son inscription dans la société, voire à la conjurer par sa représentation. Par exemple, comment mettre en scène l’insoutenable et dépasser l’effet de sidération face à la violence immédiate ? Ainsi le théâtre en particulier pose la question de la bienséance de la représentation des mises à mort choquantes sur scène, tout autant que la question des moyens matériels pour figurer la violence (faux sang, rubans symboliques) : les différentes réécritures et représentations de Médée tuant ses enfants en scène ou hors scène témoignent à cet égard des débats qui animent les auteurs. Enfin la catharsis permet de justifier la violence représentée par un effet bénéfique sur le spectateur, grâce au détour par la fiction. À l’inverse, la distanciation brechtienne permettrait théoriquement de représenter une violence extrême affectant moins le spectateur en brisant le quatrième mur. Cette réflexion peut s’élargir à tous les domaines des sciences humaines et sociales.

Il s’agira donc de réfléchir à la façon dont les violences s’inscrivent ou sont inscrites (ou transcrites) sur différents supports au cours de l’histoire, aux modalités et particularités de cette inscription, mais aussi à la manière de considérer ces traces, et d’interroger l’accès aux violences passées par le biais de ces traces, inscriptions, impressions, expressions, représentations, stigmates, vestiges, ruines…

Axes thématiques

Les intervenants seront invités à intégrer leur communication dans l’un ou plusieurs des axes suivants, sans forcément s’y limiter :

Modalités pratiques d’envoi de propositions

Cet appel à communications s’adresse à tous les doctorant.e.s et jeunes docteur.e.s en sciences humaines et sociales, le sujet permettant volontairement une importante transversalité. Les interventions demandées sont de 20 minutes. Les projets de communication sont à adresser

avant le 15 juin à l’adresse suivante : colloque.violences-inscrites@u-picardie.fr. Ils devront comporter un titre provisoire, un résumé de 500 mots maximum, une « bio-bibliographie » de moins de 10 lignes (présentation de votre parcours, sujet de thèse, encadrants, publications en lien avec le sujet proposé).

Bibliographie indicative

« Violent(e)s – Genre et violence dans l’histoire de l’art », Les Cahiers de l’école du Louvre, n° 15, 2020.

Hannah Arendt, Du mensonge à la violence, trad. G. Durand, Paris, Calmann-Lévy, 1972.

Stéphane Audoin-Rouzeau, 1914-1918. La violence de guerre, Paris, Gallimard, 2014.

Stéphane Audoin-Rouzeau et al. (dir.), La Violence de guerre, 1914-1945. Approches comparées des deux conflits mondiaux, Bruxelles, Complexe, 2002.

Stéphane Audoin-Rouzeau, C’est la guerre : petits sujets sur la violence du fait guerrier, XIXe-XXIe siècle, Paris, éd. du Félin, 2020.

Vincent Azoulay et Patrick Boucheron (dir.), Le mot qui tue. Une histoire des violences intellectuelles de l’Antiquité à nos jours, Seyssel, Champ Vallon, 2009.

Christian Biet et Marie-Madeleine Fragonard (dir.), Littératures Classiques, numéro spécial, Le théâtre, la violence et les arts en Europe (XVIe-XVIIe s.), n°73, automne 2010.

Christian Biet (dir.), Théâtre de la cruauté et récits sanglants en France XVIe-XVIIe siècle, Paris, Robert Laffont, 2006.

Charlotte Bouteille-Meister et Kjerstin Aukrust (ed.), Corps sanglants, souffrants et macabres (XVIe-XVIIe siècle), Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 2010.

Philippe Buc, Holy War, Martyrdom, and Terror. Christianity, Violence and the West, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 2015.

Coline Cardi et Geneviève Pruvost (dir.), Penser la violence des femmes, Paris, La Découverte, 2012.

Stuart Carroll (ed.), Cultures of Violence Interpersonal Violence in Historical Perspective, Londres, Palgrave Macmillan, 2007.

Stuart Carroll, Blood and Violence in Early Modern France, Oxford, Oxford University Press, 2006.

Denis Crouzet, Les guerriers de Dieu. La violence au temps des troubles de religion (vers 1525 – vers 1610), Seyssel, Champ Vallon, 1990.

René Démoris, Florence Ferran, Corinne Lucas Fiorato (éd.), Art et violence. Vies d’artistes entre XVIe et XVIIIe siècles. Italie, France, Angleterre, Actes du colloque international organisé les 9 – 11décembre 2010, Universités Paris Ouest Nanterre, Sorbonne Nouvelle-Paris 3 et DEFI, 2012.

Jacques Derrida, L’Ecriture et la Différence, Paris, Seuil, 1967.

David El Kenz et François-Xavier Nérard (dir.), Commémorer les victimes en Europe : XVIe-XXIe siècles, Seyssel, Champ Vallon, 2011.

Lucien Faggion et Christophe Régina (dir.), La violence : Regards croisés sur une réalité plurielle, Paris, CNRS Éditions, 2010.

Suzanne Ferrières-Pestureau, La violence à l’œuvre, Paris Les éditions du Cerf, 2018.

René Girard, La violence et le sacré, Paris, Grasset, 1972.

Françoise Héritier, De la violence I & II, Paris, Odile Jacob, 1996-1999.

Richard W. Kaeuper, Chivalry and Violence in Medieval Europe, Oxford, Oxford University Press, 2001.

Stathis N. Kalyvas, Ian Shapiro, et Tarek Masoud (ed.), Order, Conflict, and Violence, Cambridge, Cambridge University Press, 2008.

Déborah Lévy-Bertherat et Pierre Schoentjes (dir.), « J’ai tué » Violence guerrière et fiction, Genève Droz, 2010

Yves Michaud, La violence, « Que sais-je ? », Paris, Presses Universitaires de France, 2018.

Robert Muchembled, Une histoire de la violence, Paris, Seuil, 2008.

Pierre Nora (dir.), Les Lieux de Mémoire, Paris, Quarto Gallimard, 1997.

Robert Pujade et Olivier de Sagazan, Propos sur la violence de l’art, la violence dans l’art, Arles, L’Art-Dit, 2010.

Paul Ricoeur, Mémoire, histoire, oubli, Paris, Seuil, 2000.

Jacqueline de Romilly, La Grèce Antique contre la violence, Paris, Editions de Fallois, 2000.

Tiphaine Samoyault, Traduction et violence, Paris, Seuil, 2020.

Françoise Vergès, Une théorie féministe de la violence, Paris, La Fabrique Eds, 2020.

Collectif, Traces de la Grande Guerre, Amiens, Les Editions de la Gouttière, 2018.

Comité scientifique et d’organisation

  • Marie-Françoise Lemonnier-Delpy, Professeur des Universités, Université de Picardie- Jules Verne, CERCLL (UR-UPJV 4283)
  • Kévin Hémery, doctorant contractuel, Université de Picardie- Jules Verne, TrAme (UR-UPJV 4284),
  • Elisabeth Lacombe, doctorante contractuelle, Université de Picardie- Jules Verne, CERCLL (UR-UPJV 4283)
  • Juliette Sauvage, doctorante contractuelle, Université de Picardie- Jules Verne, CERCLL (UR-UPJV 4283) et, CHSSC (UR-UPJV 4289)

Avec le soutien des laboratoires CERCLL (UR-UPJV 4283), TrAme (UR-UPJV 4284), CHSSC (UR-UPJV 4289) et de l’ED-SHS 586.

Références

i Jacques Derrida, L’Ecriture et la Différence, Paris, Seuil, 1967.

ii Lucien Faggion, Christophe Regina, La Violence. Regards croisés sur une réalité plurielle, Introduction, CNRS Editions, 2010, p. 13.

iii Annette Becker et Henry Rousso, « D’une guerre l’autre » in S. Audoin-Rouzeau, A. Becker, Chr. Ingrao, H. Rousso (dir.), La Violence de guerre. 1914-1945, Editions Complexe, 2002, p. 21.

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