Article – « Beauté et statut de la tête dans L’Escoufle de Jean Renart », Dorra Abida Feki

Dorra Abida Feki, Maître assistante à la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines de Sfax (Tunisie).

Introduction

Parler de la tête dans l’univers romanesque médiéval revient essentiellement à décrire la beauté exceptionnelle d’un visage couronné d’un magnifique diadème qui sied au rang de personnages nobles. Car les héros de ces textes, un homme et une femme unis par l’amour, proviennent généralement d’un empire ou d’un comté.

La présentation des protagonistes en début du roman est souvent propice à leur description. Le portrait du personnage féminin s’attarde sur les différents traits du visage présentés de façon minutieuse avant de passer à la description d’un corps parfait et mis en valeur grâce à la richesse des vêtements.

Au stéréotype féminin correspond une image masculine créant un couple dont les sentiments d’amour et d’affection renforcent l’union en dépit des multiples péripéties rencontrées au cours de la narration.

Jean Renart, écrivain français de la fin du XIIe siècle et de la première partie du XIIIe siècle, écrit deux grands romans1, L’Escoufle2 et le Roman de la Rose3 qui, malgré le nombre réduit de manuscrits, ont connu un succès considérable. Si dans le Roman de la Rose4, la description de la tête correspond à reproduire les principaux canons traditionnels connus dans la littérature courtoise, dans L’Escoufle, le traitement de la tête est tout à fait particulier.

La représentation de la beauté de la tête

La beauté du visage apparaît avant tout comme un signe qui renvoie à un rang social avant d’être une caractéristique individuelle. Ce sont en effet le comte Richard, son épouse qui est la dame de Gênes, Aélis, la fille de l’empereur et Guillaume, le fils du comte Richard qui bénéficient de cette caractéristique. La beauté du visage concerne donc plus les personnages féminins que les personnages masculins du texte. En parlant de la femme du comte Richard, c’est le qualificatif « biau » qui est attribué au substantif « vis ». Cette seule occurrence insérée dans la narration montre bien que si l’auteur fait l’économie de la description détaillée de la comtesse, c’est parce que ce personnage n’apparaît que de manière épisodique et que sa fonction consiste essentiellement à donner plus de vraisemblance à un roman qui se veut réaliste.

Afin de décrire la tête de l’héroïne Aélis, l’auteur recourt à plusieurs reprises aux adjectifs « biax » 5 « dous » 6 , « bele »7 qui désignent tout le visage mais aussi la chevelure et les yeux. Un autre aspect qui semble non sans importance est celui du teint qui s’accompagne d’autres qualificatifs laudatifs, mais qui change en fonction des événements et des sentiments des personnages. En effet, le comte Richard est d’abord connu par sa vaillance et son acharnement au combat. En menant une rude bataille contre les Turcs, son bouclier est brisé, troué, mais sa tête est préservée. Malgré les dégâts causés en sa personne, il garde la face claire et vermeille :

Mout par avoit clere et vermeille / Sos le camois la clere face (v. 1030-1031)

La beauté de l’épouse du comte Richard, la dame de Gênes, évoquée une seule fois dans le texte, le jour de ses noces réside dans la blancheur du teint qui accentue la singularité du personnage. C’est en ayant un teint de lis que la beauté de la jeune mariée dépasse celle de toutes les autres femmes :

Mais tot aussi conme la lis / Vaint de biauté mainte autre flor, / Aussi fait ceste de coulor / Et de biauté toutes les autres. (v. 1724-1727)

 Mais c’est sur le teint d’Aélis que l’auteur met l’accent en jouant, à travers un emploi imagé, sur l’association des couleurs blanche et vermeille. En effet, la première fois où Aélis apparaît dans le texte est au moment où elle accueille Guillaume venu vivre, sur les instances de l’empereur, dans l’empire de celui-ci. Lors de cette première rencontre, l’accent est certes mis sur les atours de la jeune fille, mais leur description ne servent qu’à mettre en valeur la beauté du teint d’Aélis rose qui vire au rouge sous l’effet de la timidité :

Sa robe estoit d’un dras partis / Dont la colors estoit rosine, / Mais cele estoit si enterine / Qu’il ot el pumel de la face / De la robe qu’il ot vestue. / De la honte qu’il a eüe / Li encolorist la color. (v. 1934-1941)

La description du teint d’Aélis consiste de manière quasiment constante à évoquer la clarté, la couleur blanche grâce aux qualificatifs « clere » ou « blanc » associée à la couleur « vermeille »8. Mais la beauté du teint n’est mentionnée qu’à la première moitié et à la fin du texte, c’est-à-dire de la première rencontre de Guillaume et Aélis jusqu’à leur séparation et de la reconnaissance jusqu’à la fin du roman. En effet, à partir du vers 4894, la description du teint disparaît pour ne réapparaître que vers la fin du texte, au moment des retrouvailles et lorsque Aélis regagne avec Guillaume le comté du père de celui-ci. Le couple est accueilli en grande pompe et Aélis semble un chef-d’œuvre de la nature grâce à un teint éblouissant :

Et li blans dont li vermaus ist / Est plus blans que nule autre cose. / Ceste est de totes flors la rose / U nature a mis tant biauté. (v. 8294-97)

 Le teint clair et vermeil est ainsi fortement lié à la présence de Guillaume, mais aussi au rang social. Dès qu’Aélis perd de vue Guillaume et part à la recherche d’un gîte, elle perd en même temps son titre de noblesse et cherchera à se faire valoir autrement.

Pour ne pas lasser le lecteur/auditeur, l’auteur préfère ne pas s’étaler sur la description détaillée du visage de Guillaume puisqu’il est présenté dès le début comme le doublet de la jeune fille :

De Guilliaume ne d’Aelis. / Qui les eüst par tot eslis / Ne trovast il .ij. si pareus / De vis ne de bouche ne d’ex. (v. 1943-1946)

La ressemblance entre les deux héros est soulignée par l’adjectif « pareus » ou par la précision des mêmes traits d’Aélis en décrivant la tête de Guillaume. Celui-ci se distingue, en effet, grâce à un teint qui sied parfaitement à son rang :

Sa colors li croist et avive / .I. cercle d’or qu’il ot el chief, / Entor lardé de chief en chief / De fins rubins et d’autres gemmes. (v. 2982-2985)

La beauté des deux protagonistes est également mise en valeur à travers leur tête blonde. L’auteur ne s’intéresse pas uniquement à la couleur de leur chevelure, mais aussi à leur longueur, leur forme et à une coiffure ornée d’un diadème qui dénote encore une fois leur rang social. Lorsque l’empereur se dirige vers la chambre de sa fille où se trouve Guillaume, l’auteur consacre à celui-ci plus d’une quinzaine de vers pour dresser son portrait9. Hormis un corps parfait et une tenue d’une richesse exceptionnelle, une attention particulière est focalisée sur sa chevelure blonde avec des boucles qui ondulent en frôlant son visage. C’est aussi avec une fine précision que l’auteur décrit le bandeau posé autour de la tête de Guillaume. Le même tableau se présente, un peu plus loin, mais pour décrire aussi bien les atours d’Aélis que sa chevelure et le diadème posé sur sa tête en guise de guimpe :

.I. cercelet petit d’orfrois / Ot en son chief en liu de gimple ; / Mout ot le regart douç et simple. / Ceste ert de totes la plus bele : / Sa bloie crine li cercele / En ondoiant tot lés le vis. (v. 3300-3305)

Force est de constater que depuis le début de la narration, c’est la première fois qu’Aélis est décrite avec autant de détails. Tout comme Guillaume, elle est parée de ses plus beaux atours afin de le voir et de s’entretenir avec lui en toute discrétion. Il faut dire que ce moment du récit est décisif : une péripétie qui va amener nos deux protagonistes à trouver une solution pour ne pas se séparer. Aélis propose alors à Guillaume de fuir ensemble pour se diriger vers le comté du père de Guillaume. Si l’auteur, en dressant le portrait de ses héros, décrit avec une certaine minutie le diadème posé sur leur tête, c’est surtout pour rappeler leur rang ; un statut qu’ils devront oublier pour un long moment à cause de l’apparition de l’escoufle. C’est pourquoi, en chemin, après la fugue, Aélis et Guillaume, en s’arrêtent au moment des repas, ce n’est plus une couronne d’or ornée de rubis et de pierres précieuses qui embellit le « blont chief » (v.4327), mais une couronne de fleurs que Guillaume cueille avec soin :

Des flors qu’il truevent li fait tel / Chapelet qui mout li avient (v. 4332-33)

Un autre trait commun entre Guillaume et Aélis et qui a une fonction essentielle dans la relation qui les unit est celui des yeux. Le qualificatif « biax » revient comme un leitmotiv tout au long du texte, mais c’est surtout le regard qui, lorsqu’il intervient, éclaire le lecteur en lui révélant la profondeur des personnages.

Quand le jeune homme découvre Aélis, seule, en pleurs, il est tout de suite épris de son exceptionnelle beauté, notamment de ses yeux qui ressemblent à un miroir :

Si bele riens. En sa veüe / Se peüst bien uns hom mirer. (v. 4812-13)

Les yeux d’Aélis reflètent ainsi l’image de l’autre. Mais ils sont également le miroir de l’âme. C’est à travers un jeu de regard que Guillaume et Aélis se révélent leurs sentiments d’amour naissant :

Il n’est riens qui vers amor puisse / Bareter ensi longement : / Li celers ne li valt noient, / Car lor regart sont tot commun. (v. 2000-03)

Plus tard, lorsque l’empereur décide de mettre fin à cette relation, Guillaume abandonné à ses pensées, se lance dans un long monologue où il essaie de savoir si Aélis éprouve les mêmes sentiments à son égard. C’est ainsi plus la douceur du regard que la beauté des yeux ainsi que le mouvement des yeux qui rassurent le jeune homme :

K’a la douçor de ses biax iex / Aperçui je qu’ele amoit miex / Moi tot seul que tos ceus del monde, / Que fine amors li areonde / Tous les iex quant ele m’esgarde. (v. 3161-65)

Dans ce monologue, l’auteur recourt à tout un champ lexical du regard à travers les substantifs « iex » (v. 3165), « regars » (v. 3169) qu’il réitère à plusieurs reprises et le verbe « esgarde » (v. 3165) qui rime avec « garde » (v. 3166) ainsi que « veoir » qui rime avec « savoir » (v. 3171). Ce n’est qu’en regardant, en examinant les yeux d’Aélis que Guillaume a pu voir des sentiments réciproques. Car, les yeux d’Aélis représentent la voie, la « fenestre » du cœur, selon les propos de l’auteur :

Je vi son cuer a la fenestre / De ses iex monter por savoir (v.3170-71)

Ainsi s’opère, à travers regard un dialogue entre le héros et sa bien-aimée. Le regard devient parole grâce à quoi une communication est entretenue. C’est en fait le regard qui dirige la stratégie narrative du texte. Le dialogue entre Guillaume et Aélis est d’ailleurs quasiment absent et n’intervient pour la première fois qu’à partir du vers 3392, c’est-à-dire à la suite de l’interdiction de l’empereur. C’est lorsque Guillaume réalise qu’il ne peut plus contempler sa bien-aimée qu’il décide de parler, d’exprimer, en dressant un portrait idéal, son angoisse de ne plus la voir, de ne plus la contempler :

Mais en vos en cui biautés mire, / Si com je sais et com je voi, / Quant giete mes iex et avoi / En vos regarder, et je pens / Qu’il convient a finer par tens / Cest regart et cest parlement (v. 3456-61)

Le plaisir du cœur passe par celui des yeux. En énumérant les traits qui font la beauté de la tête des héros, l’auteur joue sur l’alternance des types de focalisation : quand les personnages se rencontrent, c’est généralement une focalisation interne qui est mise en place. Les traits de l’amant ou de la bien-aimée sont décrit à travers le regard de l’autre. Ce jeu de miroir rend plus intenses les sentiments qui les unissent. Ainsi, Guillaume, vu à travers le regard d’Aélis, ne peut être que beau et séduisant :

Amors li refait .j. assaut / Ki li remet celi devant / Si bel, si preu, si avenant / Com el l’avoit le jor veü. (v. 3222-3225)

L’auteur décrit, plus loin, ce même regard de Guillaume dirigé vers Aélis en optant pour une focalisation zéro où il prédit allusivement un événement ultérieur :

Mais la biautés et li visages / De celi qu’il garde en dormant / Li vait si tot son sens emblant / K’il en oublie l’aumosniere (v. 4530-33)

C’est en regardant son amie dormir que Guillaume oublie tout ce qui l’entoure et ne s’aperçoit pas de l’arrivée de l’oiseau. Ce regard constitue de ce fait une charnière entre un passé heureux et un avenir aventureux. L’apparition de l’escoufle mettra fin à ce regard extatique, privera Guillaume de ce plaisir comme Aélis qui ne pourra voir Guillaume en se réveillant. Le regard distrait de Guillaume s’avère ainsi semblable au sommeil profond d’Aélis ; un état qui conduira à leur séparation.

Suivant les canons de beauté traditionnels, Jean Renart décrit les principaux traits de beauté de la tête en donnant à chaque trait une dynamique, une vivacité qui mettent en valeur la singularité du personnage.

Si la tête de nos héros retient constamment l’attention de l’auteur, c’est parce qu’elle est dans le texte étroitement liée aux sentiments qui les traversent.

Valeur de la tête

La tête des personnages se révèle dans L’Escoufle très expressive. Selon les péripéties rencontrées, elle subit parfois des changements de manière involontaire ou c’est le personnage lui-même qui tantôt la chérit tantôt la martyrise.

Sous l’effet de la douleur, la face claire et vermeille disparaît pour laisser place à un visage sombre, voire noir. Tel est la couleur du visage du comte Richard agonisant :

De l’angoisse li biax visages / Li retrait et noucist et taint. (v.2470-71)

Il en est de même pour la femme du comte après la mort de celui-ci :

Lli biax vis li plus que cendre / Taint et noircis et la coulors (v. 2620-21)

Dans ce contexte de deuil, l’auteur précise que toute la chair d’Aélis ainsi que son visage deviennent noirs :

Tel paor a que ne s’ocie, / Tote la chars li est noircie / Et li biax vis de maltalent. (v. 2543-45)

Le teint noir est ainsi associé au deuil, à la douleur, à la tristesse et au désespoir. Le désespoir d’Aélis est aussi immense quand, après avoir perdu de vue Guillaume, elle cherche un abri pour dormir et rencontre Isabelle qui accepte de l’héberger. Afin de montrer son état d’âme, l’auteur se contente de préciser uniquement la couleur du visage de la jeune femme :

Mout a le vis et taint et nuble. (v. 5010)

Les nouvelles hôtesses (Isabelle et sa mère) prennent grand soin d’Aélis qui se laisse faire sans prononcer un mot. Accablée, Aélis n’a pas besoin d’expliquer son état et les deux personnages qui s’occupent d’elle ne peuvent que respecter son état en apercevant la couleur de son teint.

S’il y a un autre organe du visage qui parle de lui-même face à la douleur, c’est bien celui des yeux. Nos héros expriment leur malheur par les larmes. Aélis ne peut se retenir de pleurer lorsque son père interdit à Guillaume de la voir, mais de crainte d’irriter son père, elle essaie de dissimuler cette expression de la douleur :

En reponant deseur sa face / Oste les larmes qu’il nes voie. (v. 3080-81)

Aélis ne peut certes maîtriser ses larmes, mais elle fait tout pour les cacher. D’ailleurs, toutes les fois où cette expression de la douleur se manifeste, les larmes prennent dans le texte la fonction de sujet :

L’aigue qui li descent des ex (v. 4819) / A cest penser li saut des ex / L’aigue du cuer aval la face (v. 4890-91)10

Aélis n’agit que pour cacher ses larmes en les essuyant ou en se mettant à l’abri des regards. Même si parfois, elle se trahit, elle ne révèle en aucun cas la cause de ses pleurs11.

Quant à Guillaume, dominé par la douleur, laisse libre cours à sa peine et n’éprouve aucune gêne pour pleurer devant toute l’assistance. L’auteur le montre, en effet, plutôt sujet qu’objet :

Ne cuidiés pas que il s’en tiegne / De plorer, ce seroit niens12. (v. 3070-71)

Il faut dire que les larmes chez Guillaume sont beaucoup plus abondantes que chez Aélis. Sans doute n’ont-ils pas le même regard face aux péripéties qu’ils rencontrent. Aélis cache sa douleur devant son entourage, son identité aux personnes étrangères certes par pudeur, par honte d’avoir abandonné l’empire familial, mais aussi par amour-propre. N’est-ce pas Aélis qui décide de ne jamais quitter son ami, de préparer leur fugue ? Tout au long du texte, Aélis excelle par son courage, sa fermeté et réussit à gagner l’affection de tous tout en cachant son identité.

Guillaume ainsi que tout l’entourage de la jeune femme se contentent alors de l’admirer, de la chérir et de lui faire preuve de reconnaissance.

Guillaume, sur la route vers le comté de son père, en compagnie d’Aélis, exprime à celle-ci son amour et sa gratitude en lui caressant le visage ou en lui embrassant la tête :

S’entrejoignent si lés a lés / K’adès li tenoit cil au lés / Sa main ou a sa bele face. (v. 4043-45) / Après mangier li dist qu’il baist / Son blont chief sor son dolç escors. (v. 4326-27)

Aélis, sur les conseils d’Isabelle, s’installe à Montpellier et gagne sa vie en lavant la tête des personnages importants, chevaliers et damoiseaux. Si ces derniers confient leur tête, ce qu’ils ont de plus cher aux soins d’Aélis, c’est bien parce la jeune femme, grâce à sa beauté et à sa courtoisie a su gagner leur faveur.

Aélis devient à la fin du roman le modèle de perfection qui va jusqu’à la sacralisation puisqu’elle est élue pour recevoir l’onction : « De celi qui la ert enointe. ». Elle n’est plus ainsi choisie par le peuple, quoique l’empire de son père lui revient de droit, mais par Dieu qui la considère comme une personne à part.

L’auteur donne également une place importante à la tête à travers le lien que le personnage entretient avec Dieu. En effet, l’empereur cite ses yeux pour lancer une imprécation conditionnelle contre lui-même :

Diex me criet les iex dont vos voi, / S’ensi nel faç com vos le dites. (v. 1658-59)

De surcroît, il ne jure que par sa tête pour interdire à Guillaume de revoir Aélis : « Par mon chief ». Un tel serment ne peut obliger le jeune Guillaume qu’à obéir malgré la douleur qui en découle, car ne pas respecter ce serment qui cite la tête impliquerait le risque de la perdre.

Nos jeunes amants, en s’adressant à Dieu pour demander de l’aide profèrent une prière en respectant minutieusement l’instruction divine : Guillaume et Aélis, à la suite du serment de l’empereur, passent une nuit tourmentée et après de longues réflexions, ils prennent la position de la prosternation, face contre terre pour invoquer le secours de Dieu :

De torner ; il se couce adens (v. 3193) / Par son lit, enverse et adens (v. 3265)

Dans les moments de souffrance, de lamentation, c’est à leur tête que nos personnages s’en prennent en la maltraitant jusqu’à l’évanouissement voire une défiguration. En effet, les pucelles qui accompagnent Aélis dans le palais impérial commencent à se cogner la tête contre les murs et les meubles du lieu en réalisant que leur dame s’est enfuie :

Qui en la cambre erent adès / Hurter as parois et as ès / Lor chiés, et lor poins tordre et batre. (v. 4091-93)

De même, lorsqu’Aélis s’aperçoit après un somme que Guillaume a disparu, elle endommage sa tresse après avoir déchiré ses vêtements :

Ele ront ses dras et descire / Sa bele treche blonde et sore (v. 4696-97)

C’est voir la force de son geste contre sa chevelure en montrant ce qu’elle a pu faire de son vêtement.

Cependant, Guillaume se révèle beaucoup plus violent et agressif en exprimant une douleur mêlée de colère. En retournant dans le champ où se reposait Aélis et voyant que celle-ci n’y était plus, il s’attaque violemment à sa tête au point de souhaiter mettre fin à sa vie :

De son poing tel cop lés l’oreille / Ke sa face clere et vermeille / En deint perse jusqu’à l’oel (v. 5105-07) / Lors se prent par ses blons cheveus / Par poi nes derront et escrache (v. 5110-11)

Plus loin, en découvrant un milan, Guillaume utilise son poing, toute sa force physique pour se frapper le visage, s’arracher les cheveux jusqu’à se défigurer en provocant la consternation générale. Cet épisode est raconté par l’auteur et repris par le maître des faucons :

Il se fiert si grant cop del poing / Enmi les dens et sour le vis (v. 6926-27) / Qu’il met a ses cheveus ses mains / Il en sace a tout le mains / Plus de .I. a .j. seul trait (v. 6931-33)

A la vue de l’escoufle, Guillaume « perd la tête », entre dans une sorte d’hystérie et s’attaque principalement à sa tête, jusqu’à frôler la mort. Guillaume voit ainsi son geste comme une autopunition à travers laquelle la douleur intérieure doit être renforcée par la souffrance physique. La souffrance revêt une sorte de rachat en s’infligeant une sorte de torture. C’est à ce prix que Guillaume reverra Aélis.

Conclusion

Dans L’Escoufle, Jean Renart ne donne presque jamais de description détaillée de la tête. Ce qui compte pour lui n’est pas l’organe en lui-même, mais sa fonction et son effet sur l’autre. Les traits qui mettent en valeur le visage des héros sont cités par petites touches tout au long de l’histoire. La description se trouve ainsi au service de la narration. Elle l’étoffe, l’embellit et lui confère de la vraisemblance.

De plus, malgré les durs moments que subissent nos héros, leur beauté n’est ni altérée ni perdue de vue : le visage qui devient noir sous l’effet de la tristesse est avant tout beau. Les larmes d’Aélis jaillissent et ruissellent sur un visage plus clair que glace. Même quand Guillaume et Aélis martyrisent leur tête sous l’effet de la douleur, le qualificatif « biau » revient sans arrêt. C’est comme si l’auteur voulait montrer que quoique les personnages endurent ou fassent, leur beauté demeure permanente, indélébile.

La description de la beauté qui ouvre le texte revient à la fin avec la même splendeur, la même magnificence. Le texte se ferme sur lui-même. Les personnages retrouvent l’éclat et la joie qu’ils avaient perdus après sept années de souffrance et de patience. D’où la devise de l’auteur « Après l’anui, la joie et l’aise »13.

Bibliographie

Rita LEJEUNE-DEHOUSSE, L’œuvre de Jean Renart. Contribution à l’étude du genre romanesque au Moyen Âge, Paris, Droz, 1935.

Faith LYONS, Les éléments descriptifs dans le roman d’aventure au 13e siècle (en particulier « Amadas et Ydoine », « Gliglois », « Galeran », « L’escoufle », « Guillaume de Dole », « Jehan et Blonde », « Le Castelain de Couci »), Genève, Droz, 1965.

Jean MOLINO, Raphaël LAFHAIL-MOLINO, Homo Fabulator Théorie et analyse du récit, Leméac, Actes Sud, 2003.

Jean Renart, L’escoufle, roman d’aventure publié pour la première fois d’après le manuscrit unique de l’Arsenal par H. Michelant et P. Meyer, Paris, Firmin Didot, 1894.

Jean Renart, L’Escoufle, roman d’aventures, traduit en français moderne par Alexandre Micha, Honoré Champion/Traduction, 1992.

Pour citer cet article

Référence électronique

Dorra Abida Feki, « Beauté et statut de la tête dans L’Escoufle de Jean Renart », Effervescences médiévales, n° 1, 2020 [En ligne], mis en ligne le 14 janvier 2020. URL : https://effervescencesmedievales.home.blog/2020/01/14/dorra-abida-feki-rtma4/

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