Article – « Historiographie du Médaillon aux Sept Têtes d’Avioth (Meuse) », Didier Kreczman

Didier Kreczman, doctorant en Histoire de l’Art médiéval, IRHIS, Université de Lille.

Introduction

Le village d’Avioth (ill. 1), dans le nord du département de la Meuse, à dix kilomètres de la frontière belge, possède une imposante église gothique, dominant les modestes maisons qui l’entourent. La richesse de l’ensemble est liée à son caractère d’église de pèlerinage marial, mais aussi à l’intérêt que suscita le sanctuaire pour les seigneurs dont dépendait le village, les comtes de Chiny1. Le monument (ill. 2) est précieux pour l’historien de l’art, par son architecture présentant des éléments allant du XIIIe jusqu’au XVIe siècle2 mais aussi par son mobilier. Il séduit tout autant l’historiographe, car il a suscité très tôt des écrits destinés à éclairer son histoire, son architecture ou les images que l’on peut y découvrir. Les deux portails ont ainsi été particulièrement étudiés. Celui du sud est dédié à la Vierge. À l’ouest, c’est la façade entière, flanquée de deux tours, qui illustre le Jugement Dernier (ill. 3). C’est cette façade, dont la construction s’étend sur le XIVe siècle (avec un deuxième chantier au XVIe siècle qui installe le Christ et sa balustrade et déplace certains éléments, dont les figures de ressuscités3), qui retiendra notre intérêt, et particulièrement l’élément sculpté sommital représentant huit têtes logées dans un médaillon et désigné, étonnamment, comme le « Médaillon aux Sept Têtes » (ill. 4).

Ill. 1 – Le village d’Avioth, vers 1950. Carte postale, collection particulière.

Ill. 2 – Vue aérienne de l’église, du presbytère (à droite) et la Recevresse, vers 1950. Carte postale, collection particulière.

*

La façade occidentale, son programme iconographique et le Médaillon aux Sept Têtes

La façade occidentale présente ce que nous avons choisi d’appeler un « Jugement sans jugements », c’est à dire sans damnés, ni élus. En effet, si on découvre dans les voussures l’iconographie traditionnelle des Fins Dernières (Vierges Sages et Folles, Travaux des mois,…), si les anges sonnent de la trompe pour réveiller les morts, si ceux-ci sortent de leurs tombeaux, si le Christ lui-même apparaît en gloire, il n’est ici nulle image du Paradis ou de l’Enfer, nul saint Michel, nul élu glorieux ou damné accablé, comme on en trouve tant aux portails des édifices religieux romans ou gothiques4. Le Christ en Gloire se suffit à lui-même, il est et cela satisfait pleinement les concepteurs du programme iconographique. Entre les deux figures de l’Église et de la Synagogue dont les niches occupent chacune des tours au plus haut du programme iconographique, le gable de la grande rose renferme donc un curieux médaillon5. Celui-ci nous montre un visage qui semble être celui d’une femme autour duquel rayonnent sept têtes aux physionomies typées. Certains visages semblent crispés, d’autres présentent des bouches grandes ouvertes. Très tôt, ce médaillon a questionné car on peinait à en identifier le sujet. À qui est ce visage paisible ? Qui sont ces autres personnages qui semblent être des caricatures ? Énumérer les interprétations permet de s’interroger sur la manière dont on étudie un édifice au fil de l’histoire.

Le médaillon se trouve au sommet du gâble supérieur.
Ill. 3 – Façade occidentale de l’église d’Avioth. Source Heribert REINERS et Wilhelm EWALD, Kunstdenkmalër zwischen Maas und Mosel, München, Bruckmann, 1922, p. 213.
Ill. 4 – Le Médaillon aux Sept Têtes de l’église d’Avioth. Bureau d’Information Touristique d’Avioth, cliché N. Maroteaux.

Les hypothèses

En 1859, deux érudits locaux, Ottmann et Jeantin6 rédigent l’histoire des lieux7. Le médaillon retient leur attention8. Ottmann nous explique que les anciens du village y voient le rappel d’un procès qui eut lieu jadis à Avioth. Il nous rapporte cette interprétation de manière neutre, le qualificatif de « légende » n’apparaissant que dans la table des matières en fin d’ouvrage ; il propose aussi la représentation d’un chœur d’élus qui « feraient croire » à un concert de louanges. Le détail de ce fameux procès nous est donné dans un autre ouvrage, figurant dans une série de légendes recueillies par l’abbé Ledoux9. Il est intéressant par les valeurs qu’il transmet, révélatrices d’une mentalité de la première moitié du XIXe siècle. Une jeune villageoise d’une vingtaine d’années nommée Martinette, a été surprise, au lavoir, blasphémant contre la Vierge. Un témoin s’est empressé de le rapporter au bailli, lequel n’a eu d’autre choix que d’instruire les faits. Le procès semble devoir déboucher sur une condamnation, mais la mère de Martinette parvient à faire fléchir les juges, argumentant que la Vierge est toute miséricorde et que c’est elle seule qui a été « désappelée » (sic). De quel droit donc, le bailli et les notables peuvent-ils se substituer à Marie ? Savent-ils la prier eux-mêmes ? La mère de Martinette murmure à chaque juré des paroles qui les perturbent. Le bailli semble heureux de ne pas prononcer la sentence attendue : il relaxe Martinette, laquelle mène dès lors une vie exemplaire et est ensevelie, selon la légende, au chevet de l’église. C’est elle, repentante et sereine, qui occuperait le centre du médaillon tandis que les visages qui l’entourent sont ceux de ses juges et accusateurs dans une image qui rappellerait ainsi le Portement de Croix de Jérôme Bosch. Ainsi donc, le médaillon relativiserait les choses. Il arrive à tout un chacun de commettre un écart, faut-il pour autant poursuivre et condamner une personne qui peut, par ailleurs, mener une vie droite et digne ?

Il est intéressant de remarquer qu’Ottmann et Jeantin ne situent nullement le médaillon dans la description du portail et de la façade occidentale dédiée au Jugement Dernier, mais dans un chapitre annexe consacré aux tours. Ils soustraient donc le Médaillon aux Sept Têtes du cadre eschatologique. Pourtant, ils n’hésitent pas à faire figurer dans le programme de la façade les deux statues de la Synagogue et de l’Église (placées sur le même niveau que le médaillon) qu’ils n’ont pas identifiées et qu’ils considèrent comme celles de deux comtesses de Chiny, bienfaitrices du sanctuaire10.

On voit clairement ici la manière dont s’immiscent les faits locaux dans l’interprétation de la façade11. L’explication participe un peu de la même sphère que les étymologies populaires des toponymes et anthroponymes.

Après 1859, l’interprétation du médaillon évoque plutôt un groupe symbolisant le séjour des élus. Ceux-ci sont vus chantant en deux groupes distincts, ce qui expliquerait les bouches grandes ouvertes12. Cette hypothèse amène cependant des nuances selon les auteurs.

L’abbé Rozet13 reprend l’idée, mais l’interprète différemment. Pour lui, il ne s’agit pas d’élus chantants, mais bien d’une image de ceux qui ont la parole et de ceux qui ne l’ont pas, chaque personnage annonçant son rang selon sa manière d’user du verbe. Ainsi, le visage de femme en bas du médaillon est celui d’une religieuse la bouche fermée par son vœu d’obéissance (sic), à ses côtés, un militaire qui n’est là « que pour exécuter les ordres ». Au sommet, le personnage à la bouche grande ouverte est le seigneur (au sens médiéval et non biblique), celui qui a tout à dire. Au centre de ces élus figure la titulaire de l’église d’Avioth, la Vierge.

L’abbé Vigneron14 voit dans le médaillon un « tableau parlant », dans lequel le cercle évoque le séjour des élus, ceux-ci sont personnifiés par la figure sereine au centre. Celle-ci a triomphé des péchés capitaux qui sont représentés par les visages qui l’entourent. L’homme au-dessus à la bouche grande ouverte, le seigneur de l’abbé Rozet, est ainsi la colère ; à ses côtés une tête plus petite, âgée et édentée, annonce l’avarice15. On ne peut qu’admirer la persévérance de l’abbé Vigneron qui parvient à caractériser chaque vice : le visage féminin si mélancolique que l’on trouve au bas du médaillon (la religieuse de Vigneron) est pour lui la luxure, « une coquette aux traits vulgaires, tête parée d’un attifet brodé, et engoncée sur sa collerette, bouche aux baisers faciles. Elle ne représente pas l’impureté, mais ce qui peut y conduire »16. Simone Collin-Roset contredit cette interprétation, soulignant que jamais au Moyen Âge on n’aurait situé au plus haut de la façade, qui plus est au-dessus du Christ-Juge, au sommet du programme, pareille image des vices17.

Les Béatitudes apparaissent enfin sous la plume d’autres auteurs18 sans qu’ils cherchent cependant à les identifier19.

Conclusion

Le Médaillon aux Sept Têtes gardera une part de son mystère. Chaque époque, chaque sensibilité, trouve dans un unicum artistique ce qu’elle souhaite y trouver. Il est certain qu’on ne peut retrancher cette sculpture du reste de la façade, elle en fait intimement partie et ne peut donc être qu’une image eschatologique. Le médaillon de par sa position est peu visible ; à l’oeil nu, il se devine plutôt qu’il ne se voit. On ne peut donc éliminer l’idée d’y trouver, figurant les élus, des portraits de contemporains, à moins que les outrages du temps n’aient donné ces traits si personnalisés20.

Personne n’a cependant remarqué que la figure centrale s’inscrit dans une étoile, et plus précisément un heptagramme . Plus étonnant encore, les branches de cette étoile ont été martelées afin d’insérer les sept têtes périphériques. Quant à l’implantation de ces têtes, on ne peut que s’interroger sur l’étrangeté de certaines d’entre elles. Ainsi, la figure sommitale semble jaillir d’un fût cylindrique. Ce cylindre, moins proéminent, est également à remarquer à la base d’autres visages.

Comme pour les figures des ressuscités, on peut donc soupçonner ici des remplois. Il est probable que le médaillon originel montrait simplement une étoile pleine à sept branches. L’heptagramme renvoie symboliquement aux jours de la semaine et peut-être plus précisément à ceux de la création. Est-ce le cas en ce qui concerne Avioth ? Nous ne le savons pas. La difficulté de tracer un heptagramme plutôt qu’une étoile à cinq ou six branches nous incite cependant personnellement à voir dans cette figure une volonté délibérée de son créateur et, par conséquent, une visée symbolique. Les huit têtes, ou à tout le moins les sept têtes extérieures, auraient alors été reprises d’éléments destinés à disparaître, ou issus d’un programme finalement abandonné ; elles auraient été intégrées à l’étoile, au prix de la mutilation de celle-ci. L’idée initiale était de former une image eschatologique destinée à magnifier l’âme sauvée. Il semble qu’il soit illusoire de clairement désigner un épisode formel (chœur d’élus chantant, Béatitudes, …).

Il semblerait que le médaillon d’Avioth ajoute une part de mystérieux dans le remploi d’éléments sans doute destinés au même usage, ce que confirme leur échelle identique, mais n’étant peut être pas destinés à être confrontés de si près21. Cette proximité d’éléments réagencés a donné ainsi naissance à des explications qui n’auraient peut être pas vu le jour si le médaillon avait été composé par un sculpteur maîtrisant son sujet dans sa globalité.


Bibliographie

ADAM, Avioth, histoire de son pèlerinage, visite de sa basilique, Sedan, 1927.

Marie-Claire BURNAND, Lorraine gothique, Paris, 1989.

Simone COLLIN-ROSET, « Avioth (Meuse), église Saint-Brice, puis basilique Notre-Dame », dans Congrès archéologique de France, les Trois évêchés et l’ancien duché de Bar, Paris, 1995.

Maurice DUMOLIN, « Avioth », dans Congrès archéologique de France, Nancy et Verdun, Paris, 1934.

Léon JACQUEMAIN (abbé), Notre-Dame d’Avioth et son église monumentale au diocèse de Verdun, 1875.

Arlette LARET-KAYSER, Entre Bar et Luxembourg : le comté de Chiny des origines à 1300, Bruxelles, 1986.

Sosthène-Marie LEDOUX, Notre-Dame d’Avioth ou de Vie, Avioth, 1902.

Antoine OTTMANN, Esquisse archéologique et historique de l’église Notre-Dame d’Avioth, Nancy/Montmédy, 1859.

Yves ROZET, Comprendre Avioth, s.l., 2000.

Louis SCHAUDEL, Avioth au travers de l’histoire du comté de Chiny et du duché de Luxembourg, description de l’église d’Avioth, Arlon, 1903.

Constant VIGNERON, Avioth, documents « A », Bar-le-Duc, s.d.

Pour citer cet article

Référence électronique

Didier Kreczman , « Historiographie du Médaillon aux Sept Têtes d’Avioth (Meuse) », Effervescences médiévales, n° 1, 2020 [En ligne], mis en ligne le 2 janvier 2020. URL : https://effervescencesmedievales.home.blog/2020/01/02/didier-kreczman-rtma3/

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Un site WordPress.com.

Retour en haut ↑

Créer un nouveau site sur WordPress.com
Commencer
%d blogueurs aiment cette page :